Le fauvisme : le règne de la couleur

En 1905, le Salon d’Automne parisien est témoin de la naissance d’un nouveau mouvement pictural. Parmi les 1 625 oeuvres exposées, une salle fait scandale : la «cage des fauves». L’exposition de 39 peintures aux couleurs vives et irréalistes agresse l’esthétique à la française de la fin du XXème siècle. Le fauvisme prend son envol.

Si Henri Matisse et André Derain sont les peintres fondateurs du fauvisme, ce courant tient son nom du critique d’art Louis Vauxcelles, qui n’avait guère apprécié l’explosion de couleurs non-contrôlée de leurs oeuvres. En effet, le fauvisme se définit par une libération de la couleur. Le peintre n’est plus astreint à représenter fidèlement les teintes qu’il voit : la peau du modèle peut être bleue, le ciel vert et les arbres rouges. Le fauvisme met l’accent sur l’expression des sentiments intérieurs plutôt que la représentation d’une réalité objective. Les «fauves» couvrent leurs toiles d’aplats de couleurs vives sans se préoccuper de représenter les bonnes perspectives et bons tracés.

Matisse le présente comme une parade à «la tyrannie du divisionnisme», une théorie qui consistait en une variante plus poussée du pointillisme et arguait pour l’utilisation de couleurs pures où le mélange de couleurs devait seulement se faire grâce à leur juxtaposition.

D’un point de vue chronologique, le fauvisme se situe après l’impressionisme (1874-1886) et en tire une grande influence. Cependant, il s’en différencie car les impressionnistes se considéraient comme des «peintres du concret», ils voulaient peindre ce qu’ils voyaient notamment en accordant une grande importance aux jeux de lumière. Les fauves révèlent leurs sentiments sur la toile. Les couleurs chatoyantes ne sont pas justifiées par les paysages ensoleillés du Sud mais par les chocs émotionnels que l’artiste a voulu représenter.

L’influence du fauvisme

Le fauvisme est un courant artistique très court dans l’histoire de l’art. Il ne dure que de 1905 à 1910 au plus tard. Les « fauves » ne le restent ainsi qu’une période. Dans cette époque de recherches picturales, les influences des peintres changent et de nouveaux courants apparaissent. En 1908, Henri Matisse estime avoir terminé avec le fauvisme. André Derain est fortement marqué par sa découverte des oeuvres de Paul Gauguin et les couleurs de ses peintures se ternissent jusqu’à revenir à une tradition classique. Georges Braque se recentre sur l’espace et la construction dans le nouveau mouvement du cubisme.

Malgré sa brièveté, le fauvisme est un courant important dans l’histoire de l’art. En privilégiant la couleur sur les formes, il a permis de séparer la représentation de son modèle. Le fauvisme s’est éloigné des règles académiques et a marqué le début du XXème siècle, siècle qui a forgé l’art contemporain tel qu’on le connait aujourd’hui.

Exposition Possédé.e.s : Quand l’occulte exprime les défis du présent

Pour réellement apprécier la nouvelle exposition du centre d’art contemporain de Montpellier, deux visites sont nécessaires : une pour s’imprégner de son atmosphère spirituelle et une autre pour comprendre les motivations derrière les œuvres.

Possédé.e.s, la nouvelle exposition du centre d’art contemporain de Montpellier, porte bien son nom. Tout comme l’écriture inclusive s’infiltre dans le thème de l’occulte, l’exposition est un savant mélange entre ésotérisme d’un temps passé et problèmes sociétaux actuels. Ici, tout est double lecture et interprétation : derrière les apparences effrayantes se cache la dénonciation d’une société où l’égalité ne tient qu’en façade.

Un sanctuaire occulte

Dans cette exposition, des artistes du monde entier sont venus livrer leurs visions d’un entremêlement entre les sciences occultes, leurs représentants et nos sociétés modernes. Rien n’a été laissé au hasard et si le visiteur pressé peut passer à côté des critiques sociétales dans les œuvres, il est difficile de faire de même avec l’atmosphère de sanctuaire satanique qui règne dans l’exposition.

Dès l’entrée, le fond sonore, encore diffus, et l’éclairage sombre mettent en place une atmosphère pesante. L’œuvre Requiem pour 114 radios des artistes britanniques Iain Forsyth et Jane Pollard nous accompagne tout au long de la visite en diffusant, avec quelques crachotements, le Dies Iare, un chant religieux annonçant la venue de l’apocalypse. L’éclairage bleu provient lui, de l’oeuvre de Chloé Viton, qui a transformé une salle en lieu de rite ou adoration occulte. Dans ce terrain inconnu, le visiteur devra se laisser guider par les créatures de la nuit, seules sentinelles dans ce mélange des forces obscures.

En s’intéressant à l’explication des œuvres, on découvre que les artistes racontent parfois leurs propres expériences face à des événements inexpliqués. Ainsi, Myriam Mihindou, originaire du Gabon, a immortalisé dans sa série de photographies un véritable rituel : alors qu’elle a perdu la parole de manière mystérieuse lors d’un séjour à La Réunion, elle se tourne vers le vaudou pour la retrouver. Chaque jour, elle bande sa main, la couvre de poudre de kaolin, se force à dire un mot et la prend en photo. Sculptures de chair retrace ce long parcours vers le retour de la parole. D’autres ont des liens personnels avec le spiritisme : le père de Nicolas Aguirre, artiste franco-équatorien, est shaman. Il est venu bénir les lieux de l’exposition à l’inauguration afin d’en chasser les esprits malfaisants. De quoi ne pas avoir peur de repartir avec un démon au-delà des murs du musée.

Des revendications modernes

Pour Nicolas Bourriaud, directeur du MO.CO, « Possédé.e.s est aussi un discours sur l’intolérance et la reconnaissance de l’autre ». A travers les références à l’occulte, les artistes dénoncent les discriminations que peuvent subir les corps en fonction de leur couleur, orientation sexuelle, origine. Pour comprendre pleinement les messages adressés par les artistes dans leurs œuvres, il vaut mieux prendre le temps d’explorer l’exposition en lisant les notes sous les tableaux, ou le livret de visite. Car sans les annotations de l’auteur, il est parfois dur de deviner la dénonciation du colonialisme dans un personnage blanc se dissolvant dans une peinture aux couleurs bleu-vert.

Le thème « Possédé.e.s » a inspiré à l’artiste française Apolonia Sokol la représentation de celles qu’elle considère comme les sorcières modernes, « à savoir des corps discriminés que la société persécute » : les transgenres. Car il faut le rappeler, historiquement les sorcières ont été chassées et exterminées par l’Eglise du 14ème au 17ème siècle. Sedrick Chisom, artiste américain, se concentre sur le mythe de la suprématie blanche face aux personnes noires, qui dans ses tableaux, mène inexorablement à l’auto-destruction. Dominique White, artiste anglo-caraïbéenne, a voulu, elle, rappeler le sort des migrants qui disparaissaient en mer Méditerranée sans jamais atteindre les côtes et le lier aux sorts des esclaves lors de la traite noire.

À travers leurs créations artistiques, les artistes cherchent à mettre en valeur et rappeler l’existence de certaines catégories de population exclues, mal considérées ou discriminées. L’art vient remplir un espace parallèle à la société, jadis occupée par les sorcières et les guérisseurs, afin de permettre l’expression de ceux qui, dans la communauté, sont réduits au silence.

Crédit photo de une : Laurène Godefroy

(Reportage) Montpellier : On sort ce soir ?

Alors que chacun apprend à vivre avec le Covid-19, les mesures qui visent à lutter contre sa propagation changent la façon de sortir des étudiants. Reportage au coeur de la vie universitaire de Montpellier.

En cette soirée de fin septembre, le soleil se couche plus tôt que les habitants de la ville. Malgré la baisse des températures de ces derniers jours, les montpelliérains restent fidèles à leurs habitudes festives et les bars ne manquent pas de clients.

20h05

La soirée commence à peine. Les premiers groupes d’étudiants se sont disséminés dans le bar et profitent des bières à trois euros de l’Happy Hour. Ici, malgré l’ouverture dès 19 heures, il faut attendre 22 heures pour que les salles soient pleines et que les terrasses se remplissent.

« Alors à partir de la semaine prochaine vous fermez à 22 heures ? » demande une cliente adossée au comptoir. Le serveur confirme. Mercredi, lors du point hebdomadaire d’Olivier Véran sur la stratégie de lutte contre le Covid-19, Montpellier a été classé en zone « Alerte renforcée », ce qui signifie que les bars vont devoir limiter leur activité au début de la soirée.

A partir de lundi 28 septembre, date d’application des mesures, les habitués regarderont avec nostalgie les mois qui viennent de passer, durant lesquels les sorties dans les bars étaient redevenues « à peu près » normales. Une normalité différente de l’avant-Covid, puisqu’elle s’accompagnait de nombreuses règles et interdictions imposées pour des raisons de sécurité sanitaire. La distanciation sociale, le port du masque, l’obligation de consommer assis en extérieur et l’interdiction de danser n’ont pas toujours été des mesures simples à respecter et ont nécessité des aménagements.

Au Barberousse, un bar à rhum à l’ambiance pirate, le symbole du « No Dancing » côtoie celui du port du masque obligatoire sur les affiches. Des tables et des tabourets ont été installés sur l’ancienne piste de danse. Chacun reste autour de sa table, et les fêtards ne peuvent que se dandiner sur leurs chaises au rythme de la musique. Pour respecter cette mesure spécifique à la préfecture de l’Hérault, la stratégie a été la même dans de nombreux établissements : réaménager ou condamner l’accès aux pistes de danse. Les boites de nuit, elles, restent fermées.

Quant à l’interdiction de consommer debout en terrasse, l’Alhambra, un bar latino, a trouvé comme solution de rentrer ses tables extérieures. Désormais, les verres sont servis et bus à l’intérieur dans la salle, une mesure qui se révèle plus efficace que les premières tentatives de rappel à l’ordre verbal par le serveur.

Les bars ne sont pas les seuls à avoir procédé à quelques modifications de leur quotidien. Certains étudiants ont aussi changé leurs habitudes de sortie. Abdallah, en Sciences du langage à l’université de Paul Valéry, admet qu’il sort moins qu’avant, plus qu’« une à deux fois par semaine maximum ». Lou, qui est dans le même master, continue à sortir dans les bars mais seulement en terrasse. Les deux privilégient les soirées en appartement chez des amis. « Ça a l’air assez simple mais l’air de rien, ça change pas mal les habitudes, c’est un peu moins de spontanéité et d’insouciance » explique l’étudiante.

22h30

La soirée continue, le comptoir a disparu derrière une foule qui attend pour commander ses bières. La salle se transforme en condensé de chaleur humaine qui rivalise avec l’atmosphère relativement froide de la rue. Tout le monde est debout, faute de places assises. Les clients fendent la foule, sans masque et verre de bière à la main, pour rejoindre le sous-sol de l’établissement.

Nicolas, étudiant en première année de licence, résume bien l’évolution des mesures barrières dans l’avancée de la soirée : « Je ressens la différence post-Corona dans les restrictions comme le fait qu’on me place à un endroit du bar dont je ne suis pas censé bouger. Mais honnêtement, après une certaine heure, on oublie les restrictions : le masque devient moins systématique par exemple

Dans la rue, quelques groupes zonent, pour fumer ou retrouver des amis. Ceux qui sont sortis tard de chez eux font la queue pour rentrer dans les bars populaires de la ville. Puis, une fois quelques bières et cocktails sifflotés, les soirées se poursuivent sur les places du centre-ville ou dans l’appartement d’une connaissance.

Les nouvelles soirées étudiantes

Comme le fait remarquer Audrey, une étudiante originaire de Nice : « Je ne crois pas que les restrictions auront beaucoup d’effet sur les soirées étudiantes, les étudiants commenceront leur soirée dans les bars et les finiront dans un autre lieu, chez les gens par exemple. » Elle rappelle l’après-confinement durant lequel la fermeture des bars et des restaurants n’a pas empêché les Français de se retrouver pour faire la fête.

Interrogé sur la question de l’after, le barman de El Andalus, un des cinq bars très fréquentés par les étudiants de Montpellier estime que « les gens vont s’adapter : les étudiants qui arrivaient vers 22h vont maintenant venir profiter de 19h à 22h avant la fermeture ». Nicolas n’est pas si optimiste. « Certains disent qu’ils veulent y aller plus tôt mais avec les agendas respectifs de chacun c’est infaisable ». Alors plus de sorties ? Pas vraiment. « Je pense que les soirées en appartement vont se multiplier ».

Crédit photo de Une : Laurène Godefroy

Affaire Darmanin : La valeur politique de la présomption d’innocence

La nomination au ministère de l’Intérieur de Gérald Darmanin, qui fait l’objet d’une enquête judiciaire pour viol, a provoqué des manifestations dans la France entière. Alors que le gouvernement insiste sur le respect de la présomption d’innocence, les associations féministes refusent d’accepter ce qu’elles considèrent comme un retour en arrière pour les droits et la considération des femmes. La présomption d’innocence se retrouve au cœur des discussions, mais est-ce bien de ce principe juridique dont il est utile de discuter ?

Le 6 juillet 2020, Gérald Darmanin est nommé ministre de l’Intérieur. Un mois plus tôt, la cour d’appel de Paris ordonnait la reprise des investigations à propos d’une accusation de viol, harcèlement sexuel et abus de faiblesse le visant. Pour Claire Charlès, présidente du collectif féministe Les Effronté.es, cette nomination a été « une bonne claque ». « On ne s’attendait pas à grand-chose mais pas à ça » explique-t-elle. Suite à la tenue du Grenelle des violences conjugales et à l’affirmation de la lutte contre les violences sexistes et sexuelles comme une priorité du mandat d’Emmanuel Macron, les féministes avaient l’espoir que les ministères de l’Intérieur et de la Justice, les deux ministères les plus importants dans le parcours des victimes, trouvent à leur tête des personnes sensibilisées et formées à ces questions. « Là, c’est vraiment tout le contraire, continue Claire Charlès, c’est piétiner tout ce qu’il [Macron] a pu faire pour le féminisme jusqu’à présent ».

Des milliers de personnes ont partagé cette opinion en manifestant contre les nominations au gouvernement de Gérald Darmanin et d’Éric Dupond-Moretti pour exiger leur démission. Face aux critiques, l’exécutif rappelle que le nouveau ministre de l’Intérieur doit bénéficier comme tout citoyen de la présomption d’innocence.

UN PRINCIPE JURIDIQUE

La présomption d’innocence est un principe fondamental du droit pénal français. Toute personne qui est suspectée d’avoir commis une infraction doit être considérée comme innocente tant que la cour ou le tribunal compétent pour la juger ne l’a pas déclarée coupable.

La députée LREM Alexandra Louis, à l’initiative de la tribune « La justice ne sera plus rendue si accusation vaut condamnation » publiée dans le Monde, défend le respect de cette présomption d’innocence dans l’affaire Darmanin. « Ce n’est ni à moi, ni à certaines féministes, ni à qui que ce soit de décider si les faits sont avérés ou pas. C’est le rôle des magistrats. » explique-t-elle.

Alexandra Louis compare la présomption d’innocence à une ceinture de sécurité : « c’est le jour où vous avez un accident que vous réalisez qu’elle vous sauve la vie ». Ce principe juridique existe afin de protéger les citoyens d’une justice arbitraire qui les jugerait coupables de manière hâtive sans leur permettre d’exprimer leur défense. Cependant, malgré la sacralité juridique de la présomption d’innocence, nombreux sont ceux qui estiment que cet argument n’est pas suffisant pour justifier la nomination d’un homme au gouvernement alors qu’il est sous le coup d’une enquête judiciaire suite à une plainte pour viol.

UN MESSAGE POLITIQUE

Claire Charlès voit les rappels gouvernementaux au respect de la présomption d’innocence comme une « extrapolation d’un terme juridique étendu au cadre politique ». « Au nom de la présomption d’innocence, on n’aurait pas le droit d’en parler et de dire qu’une personne mise en cause pour viol ne peut pas être nommée au ministère ». Pour la présidente des Effronté.es, le problème n’est pas juridique : Emmanuel Macron et Jean Castex ont légalement le droit de nommer Darmanin au poste de ministre de l’Intérieur. Les associations féministes ne cherchent pas à empêcher Darmanin de bénéficier de la présomption d’innocence, ni à remettre en cause le principe juridique. Mais elles s’opposent à cette nomination car elles désapprouvent le message politique qu’elle véhicule et elles considèrent qu’elle va à l’encontre du principe d’exemplarité du gouvernement. « Castex et Macron prennent le risque assumé de mettre un violeur à la tête du ministère de l’intérieur qui est un ministère important dans le parcours juridique des femmes victimes de violences. C’est un message extrêmement violent, un message d’impunité. »

EXEMPLARITÉ DU GOUVERNEMENT

En France, les chiffres officiels suggèrent que seulement 10% des femmes victimes de viol portent plainte, et que 10% de ces plaintes débouchent sur une condamnation, soit 1% des auteurs condamnés au total. Le parcours des victimes qui portent plainte est communément décrit comme long et semé d’embuches.

Claire Charlès regrette que l’argument de la présomption d’innocence soit ressorti dans ce contexte spécifique des violences sexistes et sexuelles. Elle donne les exemples de Jérôme Cahuzac, François de Rugy et François Bayrou qui avaient quitté le gouvernement alors qu’ils étaient mis en cause dans des affaires judiciaires pour des motifs financiers et d’emplois fictifs. Ils n’avaient pas encore été déclarés coupable par la justice. Ces départs étaient motivés par la volonté d’un bon fonctionnement du gouvernement. La présomption d’innocence ne leur avait pas été opposée car leurs démissions s’expliquaient par le devoir d’exemplarité du gouvernement. Aujourd’hui, les féministes attendent que Gérald Darmanin fasse de même et que le gouvernement soit aussi exemplaire en matière de lutte contre les violences faites aux femmes.

De son côté, Alexandra Louis estime que la présomption d’innocence est « au-dessus de la loi et de la morale ». Elle appelle à « se remettre à des principes juridiques et légaux qui s’appliquent à tous et à toutes ». « Avant de se poser la question de la morale, il y a une autre question à se poser : sur quels faits ? Qui vérifie les faits ? En France, nous sommes dans un État de droit et c’est à la justice de décider, de un, si les faits sont établis, de deux, si cela relève d’une qualification pénale. »

Et le débat sur la nomination de Gérald Darmanin continue.

Crédit Photo : Stéphane Morgane – La Voix du Nord