Un nouveau visage pour Gucci


Elle a 18 ans, elle est passionnée d’art, elle est belle, elle est la nouvelle égérie Gucci et elle est porteuse de trisomie 21. Ellie Goldstein, c’est cette talentueuse jeune femme qui peut faire réaliser à celui ou celle qui en doutait encore, qu’un handicap, une différence, une malformation ne définit pas notre beauté.

C’est pour la promotion de leur nouveau mascara que la marque de luxe Gucci a décidé de mettre en avant des modèles aux profils sortant de la norme du mannequinat traditionnel. Ellie Goldstein pose donc sourire aux lèvres, aux côtés d’Enam Asiama, mannequin Queer. Ces photos seront également publiées dans le prochain numéro du célèbre magazine Vogue Italia dans le but de faire de la différence une nouvelle norme dans le monde de la mode. Une mise en avant unique dans l’histoire du célèbre magazine. Postée sur l’Instagram de la marque, la photo d’Ellie a fait sensation jusqu’à devenir la photo la plus « likée » du profil de la marque.

Ellie Goldstein, Enam Asiama et Jahmal Baptiste pour Gucci



Mais alors ce choix est-il une réelle invitation au « body positivism » ou un simple coup de pub ?



Cela fait maintenant quelques années que sporadiquement on découvre des mannequins en situation de handicap en couverture des magazines ou sur les catwalk. Comme Lucas Warren devenu égérie de la marque d’aliments pour bébé Gerber ou encore Kate Grant, visage phare de la marque de cosmétiques Benefit depuis un an. Sans oublier Madeline Stuart qui en 2017, passait de mannequin à styliste en présentant sa marque « 21 reasons why » à la Fashion week de New-York.

Ces initiatives sont sans aucun doute devenues plus courantes, mais sont encore loin d’être la norme. Selon Zebeede, l’agence de mannequin Londonienne qui se bat pour l’inclusion des profils en situation de handicap dans l’industrie de la mode : « seuls un ou deux mannequins sur 10 000 seraient en situation de handicap ».

Il est donc évident qu’en 2020, il est plus que nécessaire de montrer la différence à travers l’industrie de la mode. Les couvertures de magazines, les défilés de haute couture, les photos ornant les présentoirs dans les magasins de cosmétiques sont autant de représentations des codes de beauté que l’on retrouve au quotidien. Si une jeune fille au profil « traditionnel » peut s’y retrouver et se sentir belle car représentée par des mannequins qui lui ressemblent sur les immenses affiches cernées de néons, qu’en est-il pour les personnes aux profils plus « atypiques » ? Comment se sentir inclus(es), belles, légitimes si personne ne nous ressemble sur les photos ?



La représentation est un fait, l’inclusion pleine et entière en est un autre.



Emmanuel Macron clamait, à l’occasion de la conférence nationale du handicap du 11 février dernier, « les personnes en situation de handicap sont des citoyens à part entière ». Heureusement, car la France compte 12 millions de personnes touchées par le handicap, et 850 000 personnes à mobilité réduite, d’après les derniers chiffres de l’INSEE sur le sujet en 2001. Dans le monde, on parle d’environ un milliard de personnes, soit 15 % de la population mondiale. Mais ce discours semble avoir bien du mal à s’appliquer, en pratique, à l’industrie de la mode. Car si les représentations deviennent plus récurrentes, une fois dans le magasin, il est moins aisé de trouver un vêtement vraiment adapté à un corps en situation de handicap.

Il est nécessaire que les marques les prennent en compte dans leur processus créatif : tee-shirt faciles à enfiler, pantalons et robes compatibles avec les fauteuils ou les béquilles… Pour le moment, l’offre est trop restreinte, même si certains géants de l’industrie de la mode commencent à s’y mettre, comme Kiabi qui collabore depuis 2018 avec l’association Les Loups Bleus autour d’une collection pour enfants en situation de handicap. Mais ces exemples d’avancées vers l’inclusion se comptent encore sur les doigts d’une seule main. Car comme le rappelle Amandine Labbé, co-fondatrice de la marque U-Exist (un studio de design orthopédique militant), le tabou sur le handicap reste très prégnant dans notre société.

Crédit photo : David PD Hyde pour Gucci

(Municicaqs #6) – Rennes, du changement dans la continuité ?

Plus que 2 semaines avant le second tour des municipales. Après Nîmes, Le Havre et Saint-Étienne, CAQS vous propose de découvrir Rennes comme vous ne l’avez jamais vue. Au cœur de débats politiques, environnementaux et citoyens, qui aura le dernier mot sur la capitale bretonne ? Coup de projecteur sur les quatre candidats encore en lice.

À Rennes, la maire sortante, Nathalie Appéré (PS), a une fois de plus, fait l’unanimité en remportant 32,78% des voix au premier tour malgré 60,36% d’abstention. Comme partout ailleurs, l’épidémie de Coronavirus en a freiné plus d’un à voter (en 2014, 61 024 personnes étaient allées voter au premier tour, contre 46 167 cette année).

TROIS LISTES BIEN DIFFÉRENTES

Pour Rennes avec Nathalie Appéré et Matthieu Theurier
Révéler Rennes avec Carole Gandon
Libre d’agir pour Rennes ! Avec Charles Compagnon

A l’issue de ce premier tour, c’est M.Theurier (EELV) qui talonne la maire sortante, suivie de C.Gandon (LREM) et de C.Compagnon (Div.D) qui se place en dernière position. Mais ce n’est pas séparément qu’on les retrouvera le 28 juin. Les deux candidats en tête ont officialisé le 30 mai 2020 la relance de leur alliance passée (en 2014, ils avaient déjà agi de la sorte). Alliance à laquelle C.Gandon (LREM), en troisième place lors du premier tour, a vivement réagi : « la logique guidant ce choix est la préservation de places, ou la détestation commune de la majorité nationale en place. Il est certain que l’alliance entre Nathalie Appéré et Mathieu Theurier implique la reconduite d’un modèle urbain à bout de souffle, inadapté pour faire face aux futures pandémies ».

Rennes, c’est plus de 210.000 habitants en 2017, une ville qui ne cesse de grandir, une capitale bretonne qui doit réaffirmer son statut. Où en est-elle au niveau de la sécurité, des mobilités et de l’urbanisme ?

LA SÉCURITÉ, GARANTE DU BIEN-VIVRE RENNAIS ?

A Rennes, même si le taux d’insécurité est faible en comparaison à d’autres grandes villes françaises, il reste néanmoins en pleine expansion depuis plusieurs années. Que proposent les candidat.es pour y remédier ?

Lors des débats du premier tour, M.Theurier (EELV) s’était exprimé sur le sujet : « Il ne faut pas nier les choses, Rennes est une des villes de France où le taux d’insécurité est parmi les plus faibles. Il y a une réelle baisse des incivilités. » Pour agir avec réalisme et pragmatisme, il avait donc comme projet d’organiser des assises de la sécurité pour permettre un débat dans toute la ville et ainsi trouver des solutions. Ce qui reste primordial pour lui c’est de travailler la question de l’éducation, de former des éducateur.trices de rue, de renforcer la formation des policiers municipaux à la méthodologie de résolution de conflits, à la lutte contre toutes les formes de discriminations et veiller à la réprésentativité des diversités au sein de la police municipale. Il met un point d’honneur à former les agent.es de police aux violences faites aux femmes. Depuis son alliance avec le PS, il ne s’est plus exprimé sur cet engagement.

N.Appéré (PS) propose la création d’une police municipale nocturne. Cette police aurait pour but d’être particulièrement vigilante à des moments difficiles comme la fermeture des bars. La maire sortante veut également recruter 40 policiers municipaux supplémentaires.

Elle s’oppose fervemment à l’armement létal qui ne correspond pas, selon elle, aux missions des agent.es de police. A l’inverse, C.Compagnon (DVD) évoque une police municipale armée et nocturne, pas uniquement dans le centre ville mais aussi dans les quartiers, ainsi qu’un renforcement des caméras de surveillance.

C’est sur le plan du renforcement des outils que C.Gandon (LREM) veut également agir. Elle propose en effet un triplement du nombre de caméras de vidéoprotection pour prévenir les actes de délinquance ainsi que le recrutement de 30 policiers municipaux supplémentaires.

Renforcer la sécurité matérielle ou favoriser la formation des agents ? Faut-il prévenir ou éduquer ? Nous avons posé la question à Loïc Perrin, étudiant militant à Rennes 2. « La politique municipale fait le même jeu que la politique nationale qui se résume à : plus d’effectifs, plus de moyens, sans jamais mettre en avant les problématiques de fond de l’insécurité. La liste « Choisir l’écologie pour Rennes » a bien cerné le problème en proposant des formations aux policiers et « une étude des conditions de travail »» admet-il.

« Malheureusement, c’est le serpent qui se mord la queue : on sait que les policiers travaillent dans des conditions désastreuses, avec un matériel obsolète, parfois abîmé et dangereux à l’usage. On sait aussi qu’ils font des heures supplémentaires, parfois payées des mois après et j’en passe. De l’autre côté, on sait que la « délinquance » vient majoritairement des quartiers populaires. Alors, on propose plus de moyens (en effectif) sans parler de revalorisation salariale, on propose des brigades anti-incivilité ou la possibilité de mettre une contravention pour un acte déplacé en ville, sans jamais investir dans de la pédagogie. On envoie en garde-à-vue, sans jamais discuter et essayer de comprendre » déplore Loïc Perrin.

Selon lui, les politiques restent trop éloignés de la réalité du terrain : « En fait, on passe notre temps à avoir des politiques qui nous parlent en chiffres, parce que les chiffres (parait-il) ça donne des votes. Mais la réalité est complètement différente. Nous devrions, je pense, sur le point de vue de la sécurité, mais aussi des inégalités, de l’écologie, de l’économie, travailler avec des chercheurs et des chercheuses, qui ont analysé méthodiquement ces problématiques, mettre au cœur des réformes, des changements les principaux.ales concernée.es, trouver un juste milieu entre la réalité du terrain et les études. Enseigner, apprendre, dialoguer, comprendre. Pour moi, il n’y a que ça qui pourra régler les problèmes de l’insécurité ».

LES TRANSPORTS, PREMIER MOTEUR DU RAYONNEMENT DE LA CAPITALE BRETONNE

La question des transports est essentielle à Rennes. La ville est dotée d’un large réseau de bus, de nombreuses pistes cyclables, de vélos, d’une rocade de 31 km ainsi que de deux lignes de métro d’ici à la fin de l’année. Mais comment décongestionner la rocade ? Comment rendre Rennes plus en adéquation avec ses aspirations écologiques tout en la gardant attractive ?

La maire sortante propose un système de 5 lignes express de tramway sur roues connectées au métro quand sa rivale LREM, C.Gandon, opte pour un prolongement du métro qui irait au-delà de la rocade. Une hérésie économique selon N.Appéré.

C.Compagnon (DVD) utilise les termes ambitieux de « Plan Marshall » avec la volonté de créer 4 lignes de tramway supplémentaires à l’extrémité des lignes de métro pour relier l’ensemble de la métropole rennaise.

Pour ce qui est du centre-ville, toutes et tous proposent un large développement du réseau vélo, en accord avec les ambitions écologiques de la ville. N.Appéré évoque également l’idée de navettes électriques avec montée et descente à la demande. Des initiatives réellement durables, ou simplement écologiques sur le papier ? Nous avons posé la question à Youth for climate Rennes, association apartisanne. « Développer un réseau de pistes cyclables sécurisées dans la métropole et les communes est une mesure nécessaire pour décarbonner les modes de déplacement. Espérons que cette promesse soit mieux tenue qu’au dernier mandat ».

Concernant les navettes électriques dans le centre ville piétonnier, l’association estime qu’il faut « garder à l’esprit que ce n’est pas parce qu’il s’agit de véhicules électriques que la proposition est forcément écologique. À quels besoins vont répondre ces navettes sinon à remplacer des trajets qui auraient pu être effectués à pieds ? Dans le centre-ville, passent déjà le métro, le bus, les vélos et les piétons. L’énergie électrique est loin d’être neutre avec le nucléaire et les matériaux rares pour les batteries. S’il s’agit de répondre aux besoins de personnes en difficulté de déplacement, il existe déjà des navettes spécialisées. » soulève Youth for Climate Rennes.

ET LA QUESTION DE LA GRATUITÉ ALORS ?

À réfléchir pour certains, réponse négative pour d’autres. Rennes est, à l’instar de grandes villes françaises, au cœur d’un débat au sujet de la gratuité des transports.

E.Le Pape (LFI), qui n’a pas pu accéder au second tour (7,53 %) , parlait d’une gratuité pour tous dans les transports, face à l’urgence climatique qui est la nôtre, quand C.Compagnon s’y oppose fermement en clamant « qu’il faut des fonds pour financer nos projets ambitieux ». N.Appéré s’engage, quant à elle, à y réfléchir d’ici à 2024. En attendant, elle propose pour les moins de 26 ans, une baisse immédiate de 25 % des tarifs des abonnements aux transports en commun.

« L’idée de gratuité progressive est très souhaitable pour une ville comme Rennes. Elle est d’autant plus intéressante qu’elle répond à des problématiques sociales et environnementales. Cependant cette mesure manque d’ambition rien qu’au niveau de sa formulation. Pourquoi d’ici 4 ans seulement ?  Pourquoi uniquement pour les moins de 26 ans ? Nous aimerions aussi rappeler que des portillons ont été achetés à hauteur de 7,5 millions d’euros pour équiper le métro contre la fraude, ce qui parait peu cohérent dans l’optique d’aller vers plus de gratuité. », répond YouthForClimateRennes.

URBANISME ET ACTION CITOYENNE : COMMENT CONCILIER EXPANSION ET ÉCOLOGIE ?

On a beaucoup reproché à la maire sortante de construire trop vite et pas assez bien. N. Appéré reste convaincue qu’il faut continuer à construire si nous voulons une ville qui grandit et accessible à tous. Pour remédier au mécontentement de certain.es, elle propose des chartres de concertations pour les projets de construction.

Pour M.Theurier (EELV), Rennes se bétonne et les prix s’envolent. Il faut définir une méthode pour construire les projets avec les habitants. Certes il faut construire, mais moins et mieux. Pour cela, il est nécessaire de ralentir la construction et de penser à la végétalisation. Reste à voir ce que donneront ces promesses maintenant que l’alliance avec N.Appéré a été actée.

C. Gandon (LREM) a choisi d’orienter ses engagements autour de la progression vers l’écologie à travers la ville et main dans la main avec les citoyens : éclairage de la ville aux LED, sensibilisation aux actions éco-responsables, développement des circuits courts.

Une fois de plus, YouthForClimateRennes intervient pour nuancer et clarifier ces projets : « C.Gandon veut mettre en œuvre des actions pédagogiques éco-responsables et solidaires dans les quartiers. Certes, l’éducation aux enjeux écologiques et sociaux est indispensable. Cependant, il serait désastreux que ces actions pédagogiques se limitent à parler des “écogestes” et à culpabiliser les personnes sur leur mode de consommation plutôt que de revenir aux racines des problèmes. Parler d’éco-responsabilité individuelle n’est constructif que si les entreprises polluantes et leurs impacts sont mis en cause et que des alternatives viables sont proposées à la population ».

Elle propose également de moderniser l’éclairage public sur la ville en passant progressivement aux LED, et d’expérimenter l’allumage à la demande pour réduire notre consommation d’énergie.

Mais passer progressivement les éclairages publics au LED serait bien plus utile si les enseignes des commerces et les panneaux publicitaires étaient éteints la nuit, comme l’exige le code de l’environnement. De plus, au-delà des économies d’énergie, il faut penser aux perturbations de la biodiversité engendrées par l’éclairage nocturne.

L’association constate également « certains manquements sur le plan écologique dans les deux programmes. Plusieurs projets et phénomènes problématiques sont passés à la trappe. Par exemple, le cas des serres à LED, pour les tomates de l’entreprise Jouno à la Chapelle des Fougeretz, ou bien de la publicité dans l’espace public (secteur énergivore et poussant à la surconsommation), ou bien le manque de prise de position sur le projet d’agrandissement de l’aéroport de Rennes : développer le transport aérien plutôt que l’alternative ferroviaire est une aberration ! ».

Sécurité, mobilités, urbanisme, écologie, comment concilier le tout, tout en parvenant à effectuer des changements ? Comment mettre en avant l’écologie tout en rêvant d’immenses expansions urbaines ? La maire sortante sera-t-elle réélue pour un deuxième mandat ? Réponse dans les urnes, le 28 juin prochain.

Crédit photo : Nicolas Vollmer

La parité : Strasbourg montre l’exemple

En France, moins de 5 % des rues (2% selon #Noustoutes) portent des noms de personnalités féminines. Si vous rencontrez une école Simone Veil, une impasse Louise Michel ou une allée Maria Callas, estimez-vous heureux/se, car la plupart d’entre elles resteront discrètes, tandis que l’on arpentera les boulevards Gambetta ou les avenues Georges Pompidou.

Strasbourg ne déroge pas à la règle. Malgré la symbolique de son statut de capitale européenne, et les valeurs qu’elle implique, on retrouve sept fois plus de noms masculins que féminins dans les espaces publics. Est-il inutile de rappeler les valeurs communes aux États membres de l’Union européenne qui sont, selon l’article I-2 du traité constitutionnel : dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, État de droit et respect des droits de l’homme ?

Face à ces inégalités, Strasbourg se mobilise

À l’origine de ces choix : les Commissions de dénomination du nom des rues, composées d’élus, d’historiens et des services de la Ville opèrent plus facilement pour des personnalités masculines. À Strasbourg, en 2011, la Mission droits des femmes et égalité de genre a pris part à cette commission, après avoir signé le 10 janvier 2010 la charte européenne pour l’égalité des femmes et des hommes dans la vie locale promue par l’AFCCRE (Association Française du Conseil des Communes et des Régions d’Europe).

Comment cela se passe concrètement ?

La ville et l’eurométropole de Strasbourg ont confié à la SPL Deux-Rives (société publique et locale des Deux-Rives), la mission de développer un projet urbain de grande ampleur, avec la création de 4 500 logements, d’activités économiques, d’équipements publics de proximité, d’équipements culturels. Urbaniser une ancienne friche industrielle, c’est créer un bon nombre de nouveaux espaces : l’occasion de s’engager pour la parité dans la dénomination de ces derniers.

Dès lors, quatre quartiers en projet arboreront les noms de personnalités féminines : c’est le projet « place aux femmes » de la SPL Deux-Rives. Les premiers espaces, au sein des quartiers Citadelle, Starlette et Coop, ont récemment été nommés par la Commission.

Alice Frémeaux, Responsable du développement de la SPL Deux-Rives répond à CAQS quant à l’objectif de ce projet, de féminiser les lieux publics de la métropole Strasbourgeoise.

Pourquoi cette dénomination des rues, qui peut paraître futile au premier abord, est-elle essentielle dans la lutte pour l’égalité hommes-femmes ?  

« Améliorer la place des femmes dans la ville et l’espace public, cela passe par beaucoup d’actions. Certes, on peut se dire que féminiser les noms des rues est superficiel. Pourtant, même si cela relève de l’ordre du symbolique, c’est une action de rattrapage nécessaire. Cela participe notamment à l’approche que l’on a des femmes qui ont marqué l’histoire, que ce soit locale, nationale ou internationale. Cela contribue aussi à rendre plus visibles les femmes dans l’Histoire de France et du monde. Notre passé c’est quelque chose qui reste assez subjectif et nul n’ignore qu’elle retient beaucoup plus le rôle des hommes que le rôle qu’ont pu avoir les femmes. 

La ville de Strasbourg s’engage également dans d’autres projets d’aménagements urbains en faveur de la parité homme/femme, pouvez-vous nous en dire plus ?

La question de la place de la femme dans l’espace public, c’est une question qui devient de plus en plus importante chez les urbanistes et les aménageur/ses. Prenons la question de la sécurité par exemple : on parle beaucoup du harcèlement de rue, de l’insécurité de certaines femmes dans les lieux publics. Rendre une rue plus lumineuse la nuit, ne pas créer d’espace potentiellement dangereux, ce sont des données essentielles à prendre en compte pour un ou une urbaniste.

Nous voulons également organiser les espaces. Nous savons qu’encore aujourd’hui, les tâches ménagères, s’occuper des enfants, les soins de la maison incombent très majoritairement aux femmes. Nous établissons alors une organisation urbaine qui faciliterait la vie des femmes, en prenant en compte que le fait qu’elles n’ont pas pour seul trajet : domicile – travail, mais bien d’autres préoccupations qui ne doivent pas les faire courir dans tous les sens. C’est pour cela que nous réfléchissons également à l’emplacement des crèches, des services, des écoles, etc.

La question, c’est aussi : comment réfléchit-on aux aménagements publics dans une approche moins genrée ? Comment peut-on penser un espace sportif qui ne bénéficie pas aux garçons seulement ? Aujourd’hui, 75 % des budgets publics français qui sont dédiés aux loisirs et aux sports des jeunes, ne bénéficient qu’aux garçons. En effet, on prévoit beaucoup de choses autour du foot. Le fait est que même si on encourage les femmes et les jeunes filles à faire du foot, cela reste quand même une pratique encore très masculine. Il faut alors proposer autre chose pour les jeunes filles.

Construire des nouveaux quartiers nous permet également de réfléchir sur la parité dans les écoles. Des sociologues ont observé qu’aujourd’hui, la cour de récréation est organisée autour du terrain de foot.

La liste complète des engagements de la ville de Strasbourg en faveur de la parité : https://www.strasbourg.eu/engagement-politique-fort-pour-egalite  

Vous avez, dans un but éducatif, accompagné chaque dénomination féminine de rue d’une vidéo qui retrace en quelques minutes la vie de cette personnalité. Espérez-vous parvenir à changer certaines mentalités en montrant que les femmes ont, elles aussi, marqué l’histoire ?

Nous restons modestes dans notre démarche, mais oui, nous espérons apporter notre pierre à l’édifice. On parle souvent d’invisibilisation des femmes dans l’Histoire. Or les rues, ce sont des noms que l’on pratique au quotidien : « Je te retrouve là, j’habite ici, je déménage dans cette rue ». Avoir plus de noms de femmes qui ornent les rues, c’est utiliser plus de noms de femmes au quotidien, et si on est un peu curieux, c’est également se renseigner sur ces femmes. C’est là qu’interviennent nos vidéos.

Le projet « Place aux femmes » est accompagné de plusieurs vidéos retraçant la vie de ces grandes figures de l’histoire

Vous êtes l’une des premières villes à mettre en place ce genre de projet, espérez-vous montrer l’exemple ?

Bien sûr ! En tous les cas, nous espérons participer à ce changement des mentalités. Nous savons aussi que la ville de Rennes travaille sur la parité dans les écoles. Ils peuvent donc nous inspirer et nous échangeons d’ailleurs là-dessus. La ville de Paris avait également agi au moment de la création de son tramway. Elle avait laissé place à des noms de personnalités de la communauté LGBTQI+. C’est un travail de coopération en vue de la progression, où l’on s’inspire les uns des autres.»

À Strasbourg, il y a une quinzaine d’années, le pourcentage de rues qui portaient le nom de personnalités féminines était de 5 %. Aujourd’hui, sans compter la promulgation du projet Deux-Rives, ce chiffre se porte à 23 %. L’évolution est positive, mais rien n’est acquis. Espérons que ce travail de « rattrapage » de la féminisation de la ville continuera sur cette lancée et qu’un jour, la femme se sente aussi à l’aise que l’homme dans les lieux publics.

Une autre mode est possible, avec Iznowgood

Les grandes chaînes de magasins de vêtements changent de collections tous les mois et proposent des centaines de pièces à des prix imbattables. Des milliers de client.es se ruent sur ses enseignes toute l’année, particulièrement en période de solde. Que se cache-t’il derrière ses marques? N’est-il pas grand temps de consommer autrement ? C’est ce que nous avons demandé à Céline du blog Iznowgood.

Céline vous êtes une femme engagée avec des valeurs éco-responsables. À travers votre blog, votre compte Instagram et votre chaîne YouTube, vous essayez de partager et d’aiguiller votre communauté, vers un mode de vie plus respectueux de l’environnement et en accord avec les enjeux actuels. Cette courte présentation vous définit-elle bien ?  

Effectivement, j’essaye de montrer à travers mon exemple, que consommer mieux autour de nous, c’est avant tout pour soi et pour la planète. C’est se faire du bien et trouver du sens dans nos achats. De nos jours, on parle beaucoup de développement personnel, tout le monde cherche à être heureux… Je suis convaincue que pour atteindre son état de bien-être, il faut forcément passer par une étape clé : respecter davantage la planète, les autres, ce qui nous entoure.

La « fast fashion », est un segment de l’industrie vestimentaire qui se caractérise par le renouvellement très rapide des vêtements proposés à la vente. Les vêtements sont produits en séries limitées et les stocks sont très peu renouvelés. Les tenues sont ainsi destinées à être portées pour une courte période et être vendus à un coût compétitif, pour que la clientèle soit fortement incitée à renouveler fréquemment sa garde-robe. Pollutions, conditions de travails critiquables des ouvriers, incitation à la consommation, vous qui avez justement décidé de boycotter cette industrie, que pouvez-vous nous dire sur ce choix ?

Ma prise de conscience a commencé il y a plusieurs années. Ça a été un long cheminement. Au départ, j’ai commencé à me questionner sur ce que je mangeais, puis sur ce que je mettais sur ma peau. Je me suis demandée si tout cela pouvait avoir un impact sur ma santé ( colorants, cultures intensives…).  Au fur et à mesure j’ai réalisé l’ampleur des dégâts écologiques environnementaux. J’ai pensé mes achats différemment en me questionnant en profondeur sur l’origine des matières premières et de mes besoins au quotidien.

Ce qui m’a fait passer à l’action ça a été de me rendre compte qu’il y avait de la  « souffrance » derrière la fabrication des vêtements, de l’exploitation humaine et une dégradation des ressources de notre planète. Uniquement pour consommer toujours plus. Il y avait un énorme décalage entre mon état d’esprit et le marketing et la communication des marques, qui m’incitaient à consommer et à me faire croire que mon bonheur était dans l’achat. La réalité : des gens qui fabriquaient des vêtements dans des conditions sinistres à l’autre bout du monde, des personnes exploitées.

Influencée, qu’est-ce que je faisais face à cela ? Je participais en achetant. J’étais une consom-actrice, ma garde-robe exprimait ma voix et mon statut social. Je participe au changement en portant une mode plus éthique.

Ce sont toutes ses raisons qui m’ont fait commencer à penser et vivre autrement : ma révolution… »

Pour se renseigner à ce sujet, voici The True Cost, un documentaire nécessaire et passionnant qui nous ouvre les yeux sur la vie des nombreuses personnes et des nombreux endroits qui se cachent derrière nos vêtements.

C’est vers le marché de l’occasion, et les petites marques qui essayent de faire des efforts, que je me suis le plus lancée au départ. Les petites marques qui se lançaient il y a trois ou quatre ans, qui étaient à l’époque, beaucoup moins nombreuses qu’aujourd’hui, étaient totalement invisibles, insignifiantes. Elles n’avaient pas ce budget faramineux de communication que déploient les grandes enseignes de « fast fashion » pour toucher tout le monde. Leurs budgets étaient en grande partie alloués aux choix des matières et aux salaires de salarié.es. C’est ça qui m’a donné envie de créer ma chaîne YouTube et mon blog, de voir qu’il y avait des marques qui faisaient des efforts pour révolutionner un peu l’industrie de la mode. Des efforts qui étaient malheureusement complètement invisibles, alors qu’elles faisaient de très jolies choses.

Justement, peux-tu nous parler de ton générateur de Marqu’iz ? As-tu eu des retours sur cette initiative ? As-tu réussi à voir l’ampleur de ce projet ?

J’ai réalisé qu’il y avait des petites marques qui cherchaient vraiment à faire des efforts (en matière d’éthique, d’éco-responsabilité, de fabrication locale…) mais qu’elles étaient complètement invisibles. Quand j’ai commencé à créer Iznowgood (c’est le nom de ma chaîne YouTube et de mon blog), la plus part des questions que je recevais ressemblaient à celle-là : « je cherche un manteau d’hiver, végan, fabriqué en France : où est-ce que je peux trouver ça ? ». Et moi, je passais finalement le plus clair de mon temps à me transformer en moteur de recherche. J’ai donc voulu gagner du temps et créer ce moteur de recherche de marques de mode éthique qu’est le générateur de Marqu’iz, que l’on retrouve sur mon blog. Aujourd’hui il contient plus de 600 marques, qui font toutes à leur manière, un effort. J’avais envie d’être très inclusive car nous n’avons pas forcément tous.tes l’envie de soutenir la même chose et nous n’avons pas tous.tes le budget pour soutenir la même chose. Le générateur de Marqu’iz c’est donc un formulaire avec plusieurs cases à cocher, qui, en fonction de tes envies et besoins, te permet de découvrir des supers marques. C’est un moyen de mettre la mode éthique un peu plus en avant et de la rendre plus accessible. En effet, si les gens m’envoyaient leurs questions, pour que je me transforme en moteur de recherche humain, c’est que ces marques, qui font des efforts, ils ne les trouvaient pas !

Les retours sont supers, tous les jours j’ai des messages de personnes qui découvrent les marques et qui considèrent que la mode éthique est rendue plus accessible grâce à ça. C’est bénévole mais très gratifiant.

Vous recherchez dans quel rayon ? Quel genre d’article ? Pour quel budget ? Quel style ? Quel lieu de fabrication des vêtements ? Quelles fibres textiles privilégiées ? Avez-vous d’autres critères éthiques recherchés : Végan, Equitable, Matière recyclée ? Retrouvez le générateur de Marqu’iz : https://www.iznowgood.com/generateur-de-marquiz/

Peux-tu nous expliquer le concept d’un autre de tes projets : ton tour du monde « slow » ? Pourquoi avoir fait ce choix et en quoi consiste-t-il ?

Toujours en se posant ces mêmes questions, nous nous sommes rendus compte que la vie vers laquelle nous allions, moi et mon compagnon (nous sommes sortis d’école d’ingénieur.es et d’école de commerce, puis nous avons commencé à travailler dans ces domaines pendant trois ans) ne nous convenait pas. Le temps passé dans une journée était en grande partie utilisé à faire des choses qui ne nous passionnaient pas. Même si nous gagnions beaucoup d’argent à l’époque, cela nous posait problème. Nous nous sommes rendus compte que ce qui avait le plus de valeur ce n’était pas l’argent que l’on gagnait mais le temps que l’on perdait. Nous avons démissionné l’un après l’autre, de façon à trouver des carrières qui puissent se faire à distance, de manière à gagner notre vie tout en travaillant le moins possible, et en pouvant être n’importe où, n’importe quand.

Nous pouvions dès lors, travailler tout en voyageant. Alors autant rester fidèles à nos idéaux et boycotter les trajets en avion ! Désormais nous avons le temps, alors nous le prenons.

Selon geo.fr : un trajet en avion est 1 500 fois plus polluant qu’un voyage équivalent en TGV. Céline et son compagnon ont donc décidé que pour se rendre à l’autre bout du monde, ils privilégieraient les moyens de transports moins polluants (trains, bateaux, cars).

Aurais-tu quelques conseils pour un.e novice en matière de « mode de vie durable » qui se sentirait inspiré par ton discours ?

Mon conseil numéro 1 c’est de ne pas vouloir aller trop vite. Il ne faut pas se sentir coupable si tout ce qu’on fait n’est pas forcément bon pour la planète ! Ce que j’ai dit précédemment peut paraitre simple : je vis de manière « alignée », ce qui signifie que je vis complètement en accord avec mes idées, mes convictions et mes besoins. Sauf que derrière tout cela se cache des années de travail. J’ai par exemple dû démissionner deux ans auparavant, quitter une position confortable. J’ai eu beaucoup de peur et d’inquiétudes face aux risques à prendre. La finalité peut paraître simple mais il y a beaucoup d’efforts à déployer pour être totalement aligné, cela prend du temps et il ne faut pas s’en vouloir pour cela. Mais il ne faut pas non plus avoir peur de se lancer, malgré ces contradictions.

Par exemple pour commencer je pense qu’il faut faire avec ce qu’on a déjà. Faire un tri de sa penderie, apprendre à ré-aimer ce qu’on possède. Il faut ensuite établir ses besoins. Quand on les connait on peut alors commencer à se tourner vers l’occasion d’abord, et ensuite vers des marques de mode éthique. Je pense qu’elles sont particulièrement importantes à soutenir parce qu’elles essayent, vraiment, de changer l’industrie de la mode.

Est-ce que les retours sur tes initiatives comme ton générateur et ta chaîne YouTube te poussent à continuer ces projets ou à en créer de nouveaux de plus grande ampleur ? Si oui pourrais-tu nous en parler ?

Oui ! On ne se rend pas compte de toute l’énergie que je reçois ! Moi j’essaye d’en donner mais j’en reçois beaucoup plus que je n’en donne, ça c’est évident ! C’est fou toutes ces personnes qui m’écrivent tous les jours pour me dire qu’ils se sont mis à ça…, qu’ils ont commencé ça…, qu’ils ont pris conscience de ci ou de ça grâce à quelque chose qu’ils ont pu lire quelque part sur mon compte ! Ça donne une énergie folle et l’envie de continuer parce que je me sens portée, c’est une vraie communauté !

J’ai de beaux projets en prévision, vous pourrez suivre cela sur ma chaîne !

Iris Brey : une révolution à l’écran

Iris Brey est docteure en études cinématographiques et en littérature de l’université de New York et enseigne le cinéma sur le campus français de l’université de Californie. Spécialiste de la question du genre et de ses représentations, elle nous explique aujourd’hui les enjeux de la représentation de la femme au cinéma.

Iris, peux-tu nous expliquer en quelques mots ce qu’est, au cinéma, le female gaze et le male gaze ?

Le male gaze, c’est un terme qui est théorisé par une femme qui s’appelle Laura Mulvey (une universitaire britannique). Elle écrit un article en 1975, où elle se rend compte que quand elle regarde les films hollywoodiens des années 40/50, les femmes sont toujours filmées comme des objets quand elles sont désirables. Il y a donc toute une grammaire cinématographique qui est mise en place, par exemple, morceler le corps d’une femme par des gros plans ou faire un panoramique de haut en bas, qui signifie que cette femme-là est désirable pour le personnage principal. Il y a donc une triangulation qui s’opère entre le spectateur, la caméra et le héros. La caméra se fait toujours le relais du regard du héros qui prend du plaisir en objectifiant les femmes.

Moi ce que je théorise avec le female gaze, c’est qu’il y a tout un autre corpus de films qui existent depuis le début du cinéma, qui nous placent à l’intérieur de l’expérience de l’héroïne et qui nous font ressentir ce qu’elle traverse. Donc, c’est ne plus réfléchir en matière d’identification spectatorielle. C’est-à-dire que Laura Mulvey, elle, réfléchit beaucoup à l’identification du spectateur, avec le regard de la caméra qui serait le relais du regard du héros qui prend du plaisir en objectifiant les femmes. Le female gaze, c’est un regard qui te plonge dans l’expérience des femmes, du corps féminin.

Mettons bien en garde le/la lecteur.trice, le female gaze n’est pas une simple inversion du male gaze ?

Non, ce n’est pas du tout l’inverse du male gaze, le but n’est pas de regarder les hommes comme des objets et d’y prendre du plaisir. C’est un pas de côté. Le female gaze peut-être produit par des femmes et des hommes. C’est réfléchir à la manière dont on prend du plaisir. Ce ne serait plus un désir qui se construirait par la domination, mais à travers le partage d’expériences, l’égalité. C’est vraiment révolutionnaire, c’est sortir d’un système de domination qui se trouve dans nos images et prouver qu’il y a d’autres moyens de prendre du plaisir en regardant un écran, en valorisant l’expérience féminine.

Pourquoi as-tu choisi de théoriser ce terme de « female gaze » ?

Justement parce que ce mot était en train de devenir le synonyme de « film de femmes », alors que ce n’est pas ça, il faut sortir du côté « biologique ». Le féminin, c’est déjà un regard construit comme le genre. Or, dans notre société les expériences féminines ont toujours perdu de la valeur. Par exemple on ne va jamais voir de femmes qui ont des orgasmes à l’écran, jamais d’accouchements. On ne va jamais voir tout ce qui est réservé au corps féminin, au corps biologique et social. Je pense aussi à la discrimination, aux viols, aux violences qui sont faites aux femmes, elles sont très souvent montrées du point de vue masculin, le corps féminin est érotisé, alors que le female gaze nous fait ressentir quelque chose de très différent puisqu’on ne regarde pas simplement l’héroïne, on est avec elle.

Pourquoi l’expérience féminine a-t-elle été jugée par les cinéastes hommes et femmes, comme ayant moins de valeurs ? Comment a-t-on appris à valoriser une certaine manière de filmer et de voir des films ?

C’est ce qui s’appelle le patriarcat ! Une question de rapport de pouvoir et de placer le masculin comme étant au-dessus, comme ayant plus de valeur que le féminin. Comment est-ce que cela se passe ? La première qui produit du regard féminin, c’est Alice Guy, la première femme cinéaste au monde, et surtout la première qui va comprendre que le 7ème art peut mettre en scène de la fiction. C’est elle qui commence à raconter des histoires pendant que les frères lumières font des documentaires. Elle filme le plaisir féminin. Tout est déjà résumé dans ce début d’histoire du cinéma : au lieu que tout le monde connaisse le nom d’Alice Guy, parce que grâce à elle, on est tous à binger nos séries sur Netflix, nous on connait le nom des Frères Lumières. L’imaginaire masculin a toujours été valorisé et les hommes qui ont écrit les histoires du cinéma ont effacé les noms de ces femmes ! À Hollywood, dans les années 10 et 20, 50% des personnes réalisatrices sont des femmes. À la base, Hollywood est un système paritaire qui va basculer dans les années 30 et qui va être repris par les hommes qui vont exclure les femmes des postes qu’elles avaient avant (pour plus d’informations : le documentaire des sœurs Kuperberg, Et Hollywood créa la femme).

Alice Guy, première réalisatrice au monde

Selon vous, dans les études de cinéma ou dans les études en général, faudrait-il justement apprendre cette vision qu’est le female gaze et faudrait-il bannir les œuvres dites male gaze ?

Non, il ne faut absolument pas bannir, il ne faut pas censurer car justement et malheureusement, le regard féminin a lui-même été censuré. Il faut plutôt être dans une dynamique de revalorisation. Dès lors, c’est à la responsabilité de chacun de se demander ce qu’il voit et d’avoir conscience de la manière dont les femmes sont montrées. Pour certains, cela n’aurait peut-être pas d’impact, mais pour d’autres, cela peut être l’occasion d’une révélation. Ils auront alors peut-être envie de regarder autre chose.

Quand on sort d’une salle de cinéma dans laquelle on vient de passer 2 heures à regarder un film « male gaze », penses-tu qu’on en ressort influencé ? D’après toi, ces films ont-ils contribué à créer une génération « male gaze » où ce « male gaze » ne serait plus qu’à l’écran, mais également dans la vie quotidienne avec une objectivisation de la femme dans la publicité, dans la rue, au quotidien ?

Ce « male gaze » est omniprésent. Après, ce n’est pas la responsabilité d’une seule personne, c’est tout un système, un système d’images. Il faut alors se demander : qui sont les personnes qui créent ces images, qui sont celles qui les diffusent et qu’elles sont les images qui arrivent à nous et celles qui n’arrivent pas. Ce sont des questions de pouvoir et d’argent. Ce n’est pas forcément en sortant de la projection d’un film « male gaze » qu’un homme va commencer à se comporter comme le héros de ce film. Par contre, le fait que la majorité des images qu’un homme et qu’une femme vont voir, sont emprunts de domination masculine, cela a des répercussions sur les comportements. Donc ce n’est pas tellement un film, c’est le fait que ce regard masculin soit omniprésent et non questionné. Car quand on questionne ce que l’on regarde, on arrive à mettre des mots dessus et à s’en détacher. Mais parfois des personnes absorbées par le film ne se rendent pas compte qu’elles sont en train de regarder un viol par exemple. Il faut que le public soit conscient de ce qu’il regarde. Les films « female gaze », à l’inverse, te regardent à égalité, veulent partager quelque chose avec toi, il n’y a pas cette notion d’être sous emprise. Le regard féminin est inclusif !

Au-delà de l’approche « female gaze » et « male gaze » que l’on peut faire au cinéma, il y a aussi une non-apparition des femmes qui est flagrante au sein des films, c’est ce que montre le test de Bechdel.

Quand on découvre ton livre : Le regard féminin, une révolution à l’écran, on lit plusieurs fois le mot « matrimoine », un mot fabriqué qui restera dans les dictionnaires sous cette définition : tout ce qui dans le mariage relève normalement de la femme. Pourtant on parle dans ce même dictionnaire du patrimoine comme : l’ensemble des biens hérités des ascendants ou réunis et conservés pour être transmis aux descendants. Est-ce ce qu’il faut finalement : mettre en valeur notre héritage culturel dans sa globalité : le patrimoine et le matrimoine ?

Définition du matrimoine : le matrimoine est constitué de la mémoire des créatrices du passé et de la transmission de leurs œuvres. L’égalité entre femmes et hommes nécessite une valorisation de l’héritage des femmes. (lematrimoine.fr)

Déjà ce matrimoine, il faut le protéger, comprendre que la plupart des œuvres de femmes sont menacées de disparaître parce qu’elles ne sont pas mises en valeur. Il faut donc faire des efforts au niveau des institutions pour les mettre en lumière et les préserver. Quand on regarde la cinémathèque et les rétrospectives, c’est catastrophique, c’est comme s’il n’y avait jamais eu de femmes cinéastes ! C’est un système entier qu’il faudrait réformer. Ces différences de langage traduisent déjà beaucoup de choses. La circulation des mots leur donne un pouvoir politique ! Il faut aussi repolitiser ces mots-là, s’en emparer, il faut qu’ils circulent, il faut qu’ils apparaissent dans des articles ! C’est ce que nous pouvons faire à notre échelle : revaloriser ces mots et leur donner un sens politique.

Qui commente cette culture cinématographique ? Quel est le rôle des médias dans cette histoire ?

Il faut impérativement que le travail de critique sorte également de cette domination masculine qui est extrêmement pesante et oppressante dès qu’une femme essaye de parler ! Moi je le vis à mon échelle avec mon livre, je vois la violence et les passions que mon livre crée. Mais cela me dépasse totalement. Cela raconte un moment culturel, une crispation. Cela raconte vraiment : qu’est-ce qu’il se passe quand une femme prend la caméra ou la plume et décide de donner son point de vue sur le monde, et pourquoi est-ce que ce point de vue, quand il vient d’une femme, dérange autant.

Est-ce que notre société actuelle est prête à recevoir des films « female gaze » ? On a vu celui de Céline Sciamma, Portrait d’une jeune fille en feu, qui a fait polémique. Sommes-nous prêts ou faut-il forcer les choses et renverser cette majorité d’hommes de plus de 50 ans qui sont omniprésents ?

Déjà, cette génération va mourir. Moi j’ai vraiment confiance dans la nouvelle génération. Dans les critiques que je rencontre, qui ne font pas partie des institutions et qui sont plus indépendants, je les trouve tout simplement brillants ! Je ne suis pas profondément inquiète mais ce n’est pas encore le moment de se réjouir.

Par exemple l’industrie de la critique en France, n’est pas un endroit qui génère de l’argent aujourd’hui, car une grande majorité de personnes n’en ont rien à faire ! C’est tellement souvent la même chose, une trop grande majorité de ces personnes viennent du même endroit ! C’est triste car cela devrait être LE lieu d’idées et de débats, d’une profusion de regards. Si toutes les personnes sont des hommes, blancs, de plus de 50 ans qui ont tous à peu près fait les mêmes études, qui se connaissent tous plus ou moins, qu’est-ce que cela raconte de la diversité ? C’est la même chose au cinéma ! Si la majorité des films qui arrive jusqu’à nous sont des films d’hommes, bourgeois, blancs, ça réduit le champ des possibles ! Je ne suis pas contre le fait que ces films existent, mais il faut juste se poser la question de ceux qui n’existent pas encore.

Faut-il déconstruire l’héritage si on veut faire du révolutionnaire ?

C’est essentiel. Il faut tout réinventer. Il y a un autre héritage qui existe, il faut le diffuser. Le révolutionnaire invente. Malheureusement les films qui inventent des choses ne sont pas forcément ceux récompensés aux Césars. Qui sont ces gens qui votent aux Césars ? Pourquoi est-ce si opaque ? Que le pouvoir soit dans des mains d’hommes, cela commence à se voir. Rendre le problème visible, c’est la première étape. La deuxième étape serait de comprendre le problème, de le déconstruire et la troisième étape sera d’inventer.

Il faut continuer d’être courageuse. Ce qui est positif c’est que l’on se désolidarise de ces hommes-là. Ces hommes qui ne veulent pas travailler, qui ne veulent pas réfléchir, parce que cela demande du travail, d’être féministe. On ne naît pas féministe, cela demande de la lecture, de la réflexion, des discussions, de la recherche. Beaucoup de personnes n’ont pas envie de faire ce travail-là, parce que cela prend du temps, et il peut être douloureux, parce que cela remet en question l’intime. Mais c’est un travail nécessaire. Et le fait que ce travail féministe soit porté par quelqu’un comme Adèle Haenel (actrice principale du film Portrait d’une jeune fille en feu, 2019) donne un visage, cela permet de parler d’une histoire individuelle, mais dans un contexte global. Cela permet de dénoncer les systèmes mais aussi de dire : vous savez quoi ? On peut se barrer ! Quand ça pue la mort on peut se barrer et aller construire des nouvelles choses !

Il faut réfléchir de manière globale au patriarcat et à la manière dont cela nous impacte dans nos fictions, dans nos imaginaires et dans nos corps, que l’on soit homme ou femme, car le patriarcat est aussi destructeur pour les hommes.

C’est pour cela que j’ai donné le nom de Regard féminin à mon livre : selon moi, si on revalorise les expériences féminines, ce qu’est le féminin et sa portée, cela va faire du bien à tout le monde !

Pour prolonger la réflexion :

Une série : Fleabag, 2016

Un film : Portrait d’une jeune fille en feu, 2019

Un podcast : L’épisode des couilles sur la table « ce que le patriarcat fait à l’amour », 2019  

42 femmes élues à l’Assemblée nationale du Mali lors des législatives du 29 mars, enfin !

C’est une première depuis l’avènement de la démocratie au Mali en mars 1991. Une quarantaine de femmes siégeront dans la sixième législature malienne pour participer au vote des projets et des propositions de loi ainsi que l’interpellation des gouvernants sur la gestion du pays. Les femmes occupent dès lors 40 des 147 sièges, soit 27,21%.

En appliquant la loi n°2015-052 dans le cadre des législatives de 2020, qui stipule que « 30% des postes électifs et nominatifs sont réservés aux femmes », le pays effectue un progrès considérable dans l’accession des femmes à ces postes importants. Le nombre de femmes élues à l’Assemblée nationale passe alors d’un seuil inférieur à 20 lors de la 5ème législature à une quarantaine pour la 6ème législature qui entrera en vigueur le 2 mai prochain.

Un progrès d’autant plus considérable qu’en 1997, la représentation des femmes étant tellement faible au sein de l’hémicycle, on parlait de « féminisation du Parlement » alors que 18 femmes se faisaient élire députées contre 129 hommes.

Vers un changement des mentalités ?

Cet exploit a donné lieu à de nombreux échos dans les milieux féminins. La ministre en charge du département de la Femme, de l’Enfant et de la Famille, Dr. Diakité Aissata Kassa Traoré a été la première à se réjouir de cette nette progression des femmes élues à l’Assemblée nationale. Car au Mali, même si elles représentent plus de la moitié de la population, les femmes sont largement sous-représentées dans les postes à responsabilités. La pauvreté et l’analphabétisme sont des fléaux qui entravent inévitablement leur participation politique.

Ce que les maliennes attendent de cette recrudescence de femmes à l’Assemblée nationale, c’est d’abord et surtout, un impact positif sur les questions liées aux violences basées sur le genre, le mariage des enfants et l’excision.

Cette dernière reste d’ailleurs une pratique profondément ancrée dans la société malienne avec un taux de prévalence de 89%. Or aujourd’hui, la majorité des Maliens est favorable à son maintien (73% des femmes et des filles âgées de 15 à 49 ans ainsi que 70% des hommes et des garçons âgés de 15 à 49 ans) selon excisionparlonsen.org.

Le droit pénal malien ne condamne pas les mutilations génitales féminines, autrement dit, il n’existe pas de base légale au niveau national pour lutter contre le phénomène de l’excision.

Pourtant, les effets secondaires de cette intervention chirurgicale sont nombreux : des douleurs intenses, des saignements voire une hémorragie, des infections, la mort, le virus de l’immunodéficience humaine (VIH), des problèmes urinaires et menstruels, des conséquences sur la vie sexuelle, des complications obstétricales, des répercussions sur le nouveau-né ou bien encore des conséquences psychologiques.

Qu’attendre alors de cet évènement inédit ?

Oui, le nombre de femmes à l’hémicycle a augmenté, néanmoins rien n’est encore fait. Les électeurs attendront énormément des femmes : sont-elles capables d’exercer leurs fonctions aussi bien que leurs confrères masculins ? Nombreux sont les Maliens qui en doutent. Même si aujourd’hui les autorités maliennes, soutenues par des institutions internationales, développent des stratégies pour promouvoir les droits des femmes sur le plan politique, économique ou juridique, il reste du chemin à parcourir. Excisions, violences physiques, morales et sexuelles, pauvreté, analphabétisation. Espérons que ces élections législatives soient un point d’ancrage en faveur de la lutte pour le droit des femmes au Mali et partout ailleurs.