Armes nucléaires : une réelle menace ?

75 ans après les tristements célèbres bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, où en est-on aujourd’hui du nucléaire militaire ? Qui possède quoi, pourquoi et surtout y a-t-il un risque d’utilisation ? Patrice Bouvert, co porte-parole de l’organisme ICAN (Campagne internationale pour abolir les armes nucléaires) répond à nos questions.

En 1968, les grandes puissances décident de créer un traité de non-prolifération nucléaire (TNP) pour empêcher que des états n’ayant pas encore l’arme nucléaire, la développent. Depuis, 191 pays ont signé ce traité. Le monde est dans une phase de désarmement, on passe de 64 000 ogives nucléaires en 1986 à 17 000 aujourd’hui. Une nouvelle étape est franchie en 2017 lorsque l’ONU propose un traité d’interdiction des armes nucléaires. Ce n’est qu’une semi-réussite puisque les grandes puissances détentrices de l’arme nucléaire ne le signent pas, estimant qu’elle est nécessaire dans la politique de défense et dans la politique de dissuasion.

Qui possède l’arme nucléaire de nos jours ?

Il y a 9 détenteurs de cette arme : Les États-Unis, la Russie, la France, le Royaume-Uni et la Chine la possèdent officiellement. Mais d’autres pays sont plus ou moins en train de mettre au point un arsenal nucléaire : le Pakistan, l’Inde, la Corée du Nord, l’Iran et Israël. Il ne faut pas oublier également les états qui hébergent sur leur sol des armes américaines, comme l’Allemagne.

Il semble que le monde s’oriente à nouveau vers un processus de modernisation et de prolifération des armes nucléaires.

Quelles sont les principales menaces actuellement ?

«Elles tiennent surtout des puissances nucléaires […], principalement des États-Unis qui remettent en cause tous les accords de traités internationaux sur les armes nucléaires.»

Patrice Bouvert cite par exemple le cas de l’Iran qui est tenté de faire des essais nucléaires depuis que Trump a quitté l’accord. Celui-ci stipulait la réduction des armes nucléaires iraniennes contre des relations commerciales, signé en 2005.

«La principale menace c’est les tensions créées par les puissances nucléaires elles-mêmes, vis-à-vis d’autres États et non pas les armes en soi.»

Les tensions entre la Chine et les États-Unis peuvent-elles conduire à une utilisation de ces armes ?

«On ne pense pas que ces tensions arriveront jusqu’à l’utilisation de cet arsenal. L’arme nucléaire sert à faire monter la tension dans les rapports de domination, qu’ils ont actuellement

Et la Corée du Nord ?

P. Bouvert rappelle qu’en vue de la Corée du Nord, nous n’intervenons pas directement sur le terrain à la différence de l’Iran et de l’Irak, nous mettons des sanctions. «La Corée du Nord sert sûrement d’enjeu aux relations sino-américaines. Si l’enjeu était vraiment le désarmement, il y aurait déjà un embargo suffisant, pour obliger la Corée du Nord à réduire ses stocks d’armes nucléaires.»

Le mouvement de radicalisation du monde, avec des dirigeants plus extrêmes, constitue-t-il une menace attive ?

P.Bouvert rappelle qu’on ne sait pas jusqu’où va aller ce mouvement de radicalisation. En l’occurrence, ce n’est pas certain que Trump soit réélu en novembre. En ce qui concerne Kim Jong Un : «si on ne lève pas les restrictions économiques pour permettre à sa population de respirer, le président peut être dans un quitte ou double. une position presque suicidaire, notamment dans cette zone, en jouant la réélection de D.Trump. Le risque n’est pas sur le continent américain mais sur des bases implantées sur d’autres territoires. Il existe un risque qu’il n’y avait pas il y a quelques années.»

Et la France dans tout ça, elle en est où ?

«La France, non seulement continue de moderniser son arsenal, mais s’est aussi lancée dans un processus de renouvellement complet de son ensemble nucléaire. Pour rendre les missiles et les têtes nucléaires plus performants, plus précis et avec une plus grande portée, jusqu’à 10 000km !»

Patrice Bouvert souligne que pour la France il s’agit bien plus d’un outil de pression que d’une réelle volonté d’utilisation, bien que la doctrine sur les armes nucléaires prévoie des frappes d’avertissement possibles. «Un tir d’avertissement avec des armes nucléaires représente l’équivalent de 20 fois celle d’Hiroshima pour la plus petite.»

Est-ce que la modernisation de l’arsenal nucléaire français est contraire aux traités qu’elle a signé ?

«En ce qui concerne le traité de 2017 ( TIAN ) la question se pose moralement et non pas juridiquement. Pour le TNP, le traité prévoit qu’elle négocie au plus vite un désarmement nucléaire or elle ne mène aucune négociation sérieuse pour aller vers le désarmement nucléaire. Donc elle ne respecte pas son propre engagement.»

«Le problème c’est que l’on continue de penser les armes nucléaires comme la clé de voûte de la stratégie militaire française : les autres pays font de même et ça incite à la prolifération. Ce sont les puissances nucléaires qui alimentent ce risque de prolifération.»

Le risque ne vient donc pas tant des pays développant leurs arsenaux nucléaires que des grandes puissances qui n’arrivent pas à s’en séparer. Etant persuadés que ses armes sont essentielles sur la scène internationale. Cela entraîne une surenchère nucléaire. En somme, on continue d’être dans l’idée que pour être une grande puissance il faut détenir l’arme nucléaire. Comment interdire à des pays de développer la leur ?

France – Turquie : du rififi en Libye

Un accrochage entre des navires turcs et français en Méditerranée fait surgir les tensions issues du conflit libyen.

L’événement peut paraître anecdotique mais reflète à lui seul le conflictuel casse-tête géopolitique que pose la Turquie. Ce mercredi 17 juin, la ministre des Armées Florence Parly a dénoncé le « comportement extrêmement agressif » d’un navire turc sur une frégate française en Méditerranée. Cette frégate, qui participait à une mission de l’OTAN, cherchait à identifier de potentiels cargos suspectés de transporter des armes vers la Libye. Elle a été illuminée à 3 reprises par le radar de conduite de tir d’une frégate de l’armée turque. Une intimidation proche de l’escarmouche qui fait suite aux propos tenus par Jean-Yves Le Drian, ministre des Affaires étrangères, samedi 13 et dimanche 14 juin au sujet de l’investissement turc dans le conflit libyen. 

Soutiens et ingérances

Le ministre avait dénoncé « l’interventionnisme inacceptable » d’Ankara en Libye et condamné le soutien militaire croissant d’Erdogan aux troupes de Fayez El-Saraaj, président du Gouvernement d’union nationale, en dépit de l’embargo mené par l’ONU sur la vente d’armes en Libye. En effet la Libye est toujours coupée en deux entre l’Armée nationale libyenne du maréchal Haftar et le Gouvernement d’union nationale de El-Saraaj. Mais de nombreux pays étrangers ont pris position dans cette guerre civile. La Russie, les États-Unis, l’Égypte, le Tchad, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis soutiennent officiellement Haftar. El Saraaj est lui soutenu par le Qatar et la Turquie. Mais la France, qui se dit médiatrice du conflit, joue en réalité une position bâtarde dans ce jeu d’alliance. Le pays des lumières soutient officieusement le maréchal Haftar et a même été accusé par le New York Times de vendre des armes aux troupes du maréchal. Un conflit d’intérêts sournois noue donc la France à la Turquie qui ne soutient pas le même camp et n’use pas des mêmes méthodes. Car si la France est accusée d’un soutien à Haftar plus fort qu’elle ne l’affiche, la Turquie ne se cache plus de vendre des armes à El-Saraaj, d’envoyer des soldats sur le terrain et de positionner 7 navires au large des côtes libyennes. Par ailleurs ce soutien turc n’est pas sans résultat puisque le maréchal enchaine les défaites, perdant du territoire depuis sa tentative de capture de Tripoli. 

L’OTAN toujours muette

Le poulain français est donc menacé tandis que la Turquie semble avoir misé sur le bon cheval. Mais la prise de position divergente ne doit pas pour autant être source de conflit entre les deux pays membres de l’OTAN. « On ne peut pas accepter qu’un allié se comporte comme cela » a signalé le Quai d’Orsay avant d’ajouter que la ministre des armées s’était entretenue avec son homologue turc. C’est une nouvelle fois la position turque qui paralyse l’OTAN. L’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord s’efforce à faire respecter l’embargo voté à l’ONU tandis qu’un de ses membre le contourne. Mais la France, accusée de fournir des armes à un maréchal Haftar en perdition, contestée par la population au sein du pays, n’est pas dans une position idéale de moralisateur. Au contraire cette perte d’influence en Libye a été profitable aux russes et aux turcs, renforçant encore plus le conflit diplomatique franco-turque et « l’état de mort cérébrale » de l’OTAN. 

Perte d’influence

En effet, la France, après avoir déstabilisé la zone en 2011 pour permettre la chute de Khadafi, a toujours soutenu le processus de paix en se posant comme médiateur. Elle semble aujourd’hui avoir perdu presque toute son influence. A l’instar du conflit syrien, Vladimir Poutine sort gagnant de cette mise à l’écart de la France, se positionnant alors comme le partenaire des 2 camps. Les réunions diplomatiques sont régulières à Moscou où le chef d’Etat reçoit les soutiens d’Haftar, comme le président égyptien Al-Sissi, autant que les soutiens d’El-Saraaj comme Erdogan. Si un accord de paix doit être trouvé, il semble que cela ne puisse aujourd’hui se faire sans Poutine.

Emmanuel Macron qui avait pourtant réussi en 2017 à réunir Haftar et El Saraaj sur une même photo, va devoir tourner une page importante de la France au Maghreb, au profit des intérêts turcs et russes dans la région.

Crédit photo: photo officielle du Kremlin